16.
Confrontation
Je me suis toujours demandé si ma mère avait tué mon père. Après tout, c’est lui qui l’a quittée et non l’inverse. Et, très vite, il a eu deux autres enfants avec Fiona. Ce qui a rendu ma mère folle de rage.
Quand mon père a « disparu », j’avais presque neuf ans. Ce qui n’a pas changé grand-chose pour moi, étant donné que je ne le voyais jamais. J’étais le fils oublié, celui qui ne comptait pas.
Le jour où ma mère a appris la nouvelle par téléphone, elle m’a simplement annoncé que lui et Fiona s’étaient volatilisés. Elle ne m’a jamais dit qu’ils étaient morts. Pourtant, depuis le temps, c’est tout à fait possible. Et quelque part cela m’arrangerait, car cela signifierait que Gìomanach n’est pas épaulé par mon père. Enfin, j’aimerais tout de même savoir ce qui leur est vraiment arrivé.
Sgàth
* * *
Le soleil s’était éclipsé. Mes pneus crissaient sur la neige tandis que je passais devant de vieilles fermes et des silos à grains pour retourner en ville.
Cal, Selene. Elle, elle était maléfique. Cet adjectif était un peu fort, mais comment qualifier une sorcière qui offre ses pouvoirs au côté obscur ? Maléfique. Woodbane.
Non ! me suis-je dit. Après tout, moi aussi, je suis une Woodbane, et je ne suis pas maléfique, pas plus que ma mère ou ma grand-mère ne l’étaient. Cependant, certains de mes lointains ancêtres avaient dû l’être, avant que Belwicket renonce au mal. Était-ce pour cette raison que Selene m’avait choisie ? Parce qu’elle avait vu le germe du mal en moi ? Je me suis souvenue de cette vision de moi-même, celle de la vieille sorcière assoiffée de pouvoir dans sa grotte, et j’ai imploré la Déesse pour qu’il ne s’agisse pas de mon avenir.
Je pleurais malgré moi. Oh, Cal ! Tu m’as trahie. Je t’aimais et toi tu ne faisais que jouer un rôle !
C’en était trop pour moi. Je me sentais physiquement déchirée, et la douleur était telle que je ne parvenais plus à réfléchir. Des larmes perlaient à mes yeux, dessinaient de chauds sillons sur mes joues et déposaient leur sel aux commissures de mes lèvres. Des milliers de souvenirs de Cal défilaient devant mes yeux : Cal qui se penchait pour m’embrasser, Cal avec sa chemise ouverte, Cal qui riait et me taquinait, qui proposait de m’aider à m’occuper de Bakker, qui me préparait du thé, qui me serrait contre lui, qui m’embrassait fort, très fort…
Au bord de l’implosion, j’ai prié pour que les images que Sky et moi avions vues soient fausses. Oui, voilà, elle avait tout manigancé, elle m’avait menti, elle…
Je ne savais plus où j’en étais. Il fallait que je le voie, que j’entende sa version des faits. J’espérais du fond du cœur qu’il me convaincrait de son innocence, mais je ne pouvais pas prendre de risques : il fallait d’abord que je cache les outils de ma mère.
Impossible de les rapporter chez moi, c’est là qu’ils les chercheraient en premier. Alors, j’ai pensé à la maison de Bree. Comme nous étions ennemies maintenant, personne ne penserait à regarder là-bas.
Lorsque je suis arrivée devant chez elle, j’ai constaté que toutes les lumières étaient éteintes : il n’y avait donc personne. Parfait. La boîte métallique sous le bras, j’ai gagné la maison sur la pointe des pieds en répétant : « Je suis invisible, vous ne me voyez pas, je ne suis qu’une ombre », puis j’ai filé vers le lilas qui dissimulait, comme chez Maeve, une ouverture en bas du mur permettant de se faufiler sous le plancher de la maison. J’ai caché la boîte derrière un pilier avant de dessiner des runes de dissimulation tout autour.
J’étais en train d’ouvrir la portière de Das Boot quand Bree et Robbie sont arrivés dans la BMW de mon ex-meilleure amie et se sont arrêtés à côté de moi. J’ai fait mine de ne pas les remarquer, en vain. Robbie a baissé la vitre.
— Morgan, on t’a cherchée partout. Sky nous a tout raconté, il faut que tu…
— Je dois y aller, l’ai-je coupé en grimpant dans ma voiture et en claquant la portière.
Je savais déjà ce que Sky pensait, je n’avais pas envie de l’entendre une deuxième fois. Quand Robbie est descendu de voiture pour venir vers moi, j’ai démarré à fond. Désolée, Robbie. Je t’expliquerai plus tard, ai-je songé.
Tout en me dirigeant vers le fleuve, je préparais ce que j’allais dire à Cal. J’en étais à la neuvième version lorsque…
Morgan.
J’ai tourné la tête. La voix de Cal avait résonné tout près de moi. J’ai failli crier, puis je me suis ressaisie.
Morgan ?
Où es-tu ? lui ai-je demandé en pensée.
Au vieux cimetière, là où on a formé le cercle de Samhain. Je t’en prie, viens. J’ai besoin de te voir tout de suite.
Que faire ? Qui croire ? M’avait-il menti depuis le début ? Me mentait-il encore ?
Morgan ? Je t’en supplie. J’ai besoin de ton aide.
Il m’appelait au secours, comme la nuit où il s’était battu avec Hunter. Était-il en danger ? blessé ? J’ai cligné des yeux et essuyé mes larmes sur ma manche pour y voir plus clair. J’ai guetté l’intersection suivante, qui me conduirait au cimetière. Oh, Cal ! ai-je pensé, plus angoissée que jamais. Il faut vraiment qu’on s’explique !
Cinq minutes plus tard, je me suis engagée sur une petite route, puis je me suis garée devant l’église méthodiste qui avait jadis accueilli ceux qui reposaient à présent dans son cimetière.
J’ai attendu dans ma voiture, secouée par une ultime crise de sanglots. Bientôt, j’ai senti Cal approcher. Il a tapoté doucement contre ma vitre. J’ai respiré un grand coup et je suis sortie.
— Tu as reçu mon message ?
J’ai hoché la tête. Il a examiné mon visage avant de poser ses mains sur mes joues.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi pleurais-tu ? Et où étais-tu ? Je suis passé chez toi, tu sais.
Je ne savais pas par où commencer.
— Cal… Est-ce que ta mère me veut du mal ? ai-je sangloté, chaque mot me déchirant la gorge.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Soudain, j’ai senti qu’il déployait ses sens pour explorer mon esprit, mais j’ai bloqué son approche en refusant de le laisser entrer.
— Est-ce que Selene fait partie d’un complot Woodbane visant à éradiquer tous les autres clans ? ai-je demandé en priant la Déesse pour qu’il me détrompe.
— Qui t’a raconté ça ? Ah, c’est encore ce connard de Hunter…
— Je l’ai vu dans le feu… Je t’ai vu avec ta mère et d’autres sorciers. Je les ai entendus parler de ta « mission ». C’était moi, ta mission, hein ?
Pendant un long moment, il n’a rien répondu.
— Morgan, je n’arrive pas à y croire. Tu sais que tu ne peux pas te fier à la divination. Tu ne vois que des possibilités, pas la réalité. On peut mal interpréter ce que l’on voit, c’est pour ça que tu as besoin de moi pour te guider, t’enseigner…
— Le feu m’a montré où se trouvaient les outils de ma mère. La divination ne ment pas toujours, sinon personne ne s’y fierait.
— Morgan, qu’est-ce qui se passe ?
Il m’a attirée à lui doucement pour me serrer dans ses bras. Il m’a embrassée sur le front. Je me suis sentie tellement bien que j’aurais aimé me fondre en lui.
— Je ne te comprends pas, Morgan. Pourquoi doutes-tu de moi ? Tu sais que nous sommes des muìrn beatha dàns. Nous sommes faits l’un pour l’autre, nous ne faisons qu’un, toi et moi. Dis-moi ce qui ne va pas.
Ces mots ont ravivé la douleur qui me fendait la poitrine et j’ai failli me remettre à pleurer.
— Non, Cal, ai-je murmuré en entrevoyant la vérité pour la première fois.
— Qu’est-ce qui est faux ?
J’ai levé la tête pour regarder droit dans ses yeux dorés, ses yeux pleins d’amour et de peur. Je pensais : « C’est faux, nous ne sommes pas des muìrn beatha dàns. » Incapable de le lui dire franchement, j’ai menti :
— Je sais que tu as couché avec Bree.
Il m’a dévisagée sans rien dire, pendant que je me remémorais le jour où Bree m’avait raconté son exploit. J’avais déjà interrogé Cal, et il m’avait assuré que c’était faux. Maintenant, je voulais connaître la vérité, les autres questions viendraient plus tard.
— Une seule fois, a-t-il admis, ce qui m’a brisé le cœur. Tu sais comment elle est quand elle veut quelque chose, elle est têtue. Un soir, avant même qu’on se connaisse vraiment toi et moi, elle m’a sauté dessus et je l’ai laissée faire. Pour moi, ça ne voulait rien dire, mais elle, elle a été déçue que notre « relation » s’arrête là.
Dans son regard, j’ai vu tourbillonner à l’infini les milliers d’éclats de mes rêves et de mes espoirs brisés.
— Je pensais qu’elle avait des pouvoirs, a-t-il continué d’un ton méprisant. Puis je me suis rendu compte que c’était toi qui émettais des ondes magyques. J’ai compris qui tu étais, et Bree n’a plus eu d’importance à mes yeux.
— Comment ça, qui j’étais ? ai-je crié. Une sorcière Woodbane ? L’héritière de Belwicket ?
Je l’ai repoussé de toutes mes forces.
— Tu ne m’aimes pas ! Tu n’as fait que me mentir ! Qui es-tu vraiment ? Et qu’est-ce que tu veux de moi ? J’aurais pu être n’importe qui, belle ou moche, jeune ou vieille, bête ou intelligente, tout ce qui t’intéressait, c’était mon sang Woodbane ! ai-je gémi en espérant encore qu’il me détromperait.
— C’est faux, Morgan, a-t-il murmuré en secouant la tête. Complètement faux.
— Alors, dis-moi, qu’est-ce qui est vrai ? Y a-t-il une seule vérité parmi toutes tes belles paroles ?
— Oui, a-t-il répondu en haussant le ton. Il y en a une : je t’aime, Morgan.
J’ai reniflé avec mépris.
— Morgan… a-t-il repris, les yeux au sol. J’avoue, c’est vrai, je devais trouver une Woodbane. Ce que j’ai fait.
La douleur m’a presque coupé le souffle.
— Je devais me rapprocher d’elle. Ce que j’ai fait aussi.
Comment parvenais-je à rester debout ?
— Et faire en sorte qu’elle tombe amoureuse de moi, ajouta-t-il dans un murmure. Ce que j’ai fait également.
Par la Déesse ! Comment pouvait-il me dire ça si froidement ? J’aurais voulu mourir.
Il a relevé la tête pour me regarder droit dans les yeux, et moi je le dévisageais avec horreur.
— Cette Woodbane, c’était toi, et toi-même tu l’ignorais. Quand on a appris que tu descendais de Belwicket, pour nous, c’était comme si on venait de découvrir une mine d’or. Tu étais parfaite.
Oh ! Déesse, aide-moi. Je t’en supplie, aide-moi…
Cal a émis un rire sans joie, empreint d’amertume.
— Mais, vois-tu, personne ne m’avait demandé de tomber amoureux de toi. Personne ne s’y attendait, moi le premier. C’est pourtant la vérité, Morgan. Personne ne m’a ordonné de succomber à ton charme, de te désirer, de prendre plaisir à ta compagnie, de t’admirer, d’être fier de ta force, et c’est pourtant le cas, bon sang !
Il s’est avancé d’un pas.
— Morgan, peu importe la façon dont notre histoire a commencé. J’ai l’impression de t’avoir toujours aimée, de t’avoir toujours connue, d’avoir toujours voulu faire ma vie avec toi. Je t’aime, tu es ma muìrn beatha dàn et je ne veux jamais te quitter. Jamais, a-t-il conclu en posant une main sur mon épaule.
— Et Selene ? ai-je réussi à articuler malgré la boule qui me nouait la gorge.
— Elle a ses propres projets, mais nous ne sommes pas obligés d’y prendre part, a-t-il déclaré en s’approchant un peu plus. Tu sais, c’est très dur d’être son fils, son fils unique… À ses yeux, je suis comme l’héritier du trône ! Cependant, je peux choisir de vivre ma propre vie, avec toi et loin d’elle. Je dois simplement l’aider à finir son… travail actuel. Si tu nous aides, ça ira encore plus vite. Ensuite, nous serons libres de nos mouvements.
Je l’ai dévisagé et je me suis soudain sentie très calme, trop calme même. Selon ce que j’avais vu dans ma vision, soit Cal me mentait, soit il se voilait la face : jamais Selene ne nous laisserait tranquilles. Pour ses projets, elle avait besoin de lui et de moi.
— Je suis déjà libre de mes mouvements, ai-je rétorqué. Je sais que ta mère a besoin de moi pour une raison ou pour une autre. Et qu’elle compte sur toi pour m’enrôler. Sache que je refuse, Cal. Je refuse d’y être mêlée.
À voir son expression choquée, on aurait dit qu’il venait de réchapper d’un accident de voiture.
— Morgan, a-t-il imploré, tu ne comprends pas… Tu te souviens de nos projets ? Notre futur, tous les deux, dans notre petit appartement ? S’il te plaît, viens avec moi, aide-nous juste cette fois, et on se débrouillera pour la suite. Fais-moi confiance. Je t’en prie.
Mon cœur était à l’agonie.
— Non, Cal. Elle ne m’aura jamais dans son camp. Je refuse de me plier à sa volonté, je refuse de t’accompagner. C’est fini. Je quitte Cirrus. Et je te quitte, toi.
— Tu ne sais plus ce que tu dis ! a-t-il hurlé. Tu m’aimes, Morgan !
Je l’ai regardé dans les yeux. Même à cet instant, je ne pouvais pas prétendre le contraire.
— Et moi aussi, je t’aime. Je t’en prie, Morgan. Viens avec moi. Tu verras, Selene va tout t’expliquer, mieux que moi.
— Non.
— Morgan ! Je te le demande, si tu m’aimes, viens avec moi. Personne ne te forcera à faire quoi que ce soit. Il faut simplement que tu expliques à ma mère que tu ne veux pas collaborer à son projet. Juste que tu le lui dises en face. Je te soutiendrai.
— Dis-le-lui toi-même.
Une lueur de colère a brillé un instant dans ses prunelles.
— Sois raisonnable. Ne m’oblige pas à commettre quelque chose que je regretterais…
— Quoi ? Tu me menaces ? me suis-je écriée, prise de panique.
Puis son expression a changé, comme s’il était désespéré… et résigné.
Terrifiée, je me suis aussitôt ruée vers ma voiture, clefs en main. Cal est arrivé derrière moi au moment où j’ouvrais la portière. Il m’a poussée si fort que ma tête a percuté le montant.
— Aïe !
— Monte ! a-t-il rugi en me poussant de plus belle. Grouille-toi !
Déesse, aide-moi, ai-je imploré tout en rampant sur la banquette pour essayer de sortir par l’autre côté. Mais, au moment où j’attrapais la poignée, il a posé la main sur ma nuque, qu’il a serrée en murmurant des mots incompréhensibles, des mots aux sonorités anciennes, sombres et terribles.
Lorsque j’ai voulu le contrer avec mon chant gaélique, ma langue s’est comme figée dans ma bouche et tout mon corps s’est retrouvé paralysé. Je ne pouvais plus bouger, je ne pouvais même pas détourner le regard pour ne plus le voir et je ne pouvais pas crier. Il m’avait lancé un sort d’entrave. Encore une fois.
Pourquoi suis-je aussi stupide ? ai-je pensé alors qu’il prenait mes clefs et faisait démarrer la voiture.